Être en réanimation c'est ne connaître ni l'aurore, ni le couchant. Rien de la course du soleil. La maladie est lourdeur et pesanteur, sa conscience presque en apesanteur. La lourdeur de son corps en cet ultime, offre une idée des derniers instants lorsqu'ils surviendront. Cette sensation toute mentale de s'enfoncer, prémices de l'ensevelissement. Il devait être quatre heures du matin peut-être et je tentais de saisir sans l'atteindre cette bouteille de sérum physiologique qui m'avait été donnée pour laver ma bouche et ma gorge de la pâte jaunâtre qu'y déposait tels ses excréments un champignon parasite. Je requiers l'infirmière de garde.
-Ne le faites pas, il n'est pas encore temps.
Ce n'était qu'une suggestion pourtant. Le bain de bouche fut un petit confort dans la tourmente de l'éveil, même s'il était contraire à la chimie de la muqueuse buccale. Et ce liquide m'était nécessaire comme pour saisir l'espoir que le mal s'en irait un jour.
Jouir des saveurs ordinaires, l'acidulé, l'amer, l'acre, le sucré, le salé. Ces sensations de plaisir ignorées depuis des semaines de jeûne. Mon parachutiste me proposa de manger, alors même que j'ignorais la faim. Ce n'était pas encore la volonté retrouvée, mais un effort de survivance: j'acceptais l'idée qu'un plateau repas me fut servi. Il viendrait à l'heure que j'aurai choisie. La plus incongrue certainement, tardive. L'heure espagnole.
On apporta une table et l'on redressa mon lit. J'inspectais quelques minutes cette collation qu'en d'autres occasions j'eus dédaigné. C'était comme dans les cantines scolaires ou dans un avion classe économique. Minimal. Composition: carottes râpées sans assaisonnement, purée mousseline, jambon, yaourt maigre. Je fis un festin de l'assiette de carottes.
Les carottes crues.
Enfant j'en déterrais dans le potager familial, je les passais sous le jet d'un tuyau d'arrosage et les croquais avec le plaisir d'un lapereau. Ma "Madeleine de Proust". Rustique, croquant, parfum léger, un goût comme celui des oranges d'hiver.
Je me délectais. Je me promis d'honorer désormais davantage l'autenticité des choses simples.-Ne le faites pas, il n'est pas encore temps.
Ce n'était qu'une suggestion pourtant. Le bain de bouche fut un petit confort dans la tourmente de l'éveil, même s'il était contraire à la chimie de la muqueuse buccale. Et ce liquide m'était nécessaire comme pour saisir l'espoir que le mal s'en irait un jour.
Jouir des saveurs ordinaires, l'acidulé, l'amer, l'acre, le sucré, le salé. Ces sensations de plaisir ignorées depuis des semaines de jeûne. Mon parachutiste me proposa de manger, alors même que j'ignorais la faim. Ce n'était pas encore la volonté retrouvée, mais un effort de survivance: j'acceptais l'idée qu'un plateau repas me fut servi. Il viendrait à l'heure que j'aurai choisie. La plus incongrue certainement, tardive. L'heure espagnole.
On apporta une table et l'on redressa mon lit. J'inspectais quelques minutes cette collation qu'en d'autres occasions j'eus dédaigné. C'était comme dans les cantines scolaires ou dans un avion classe économique. Minimal. Composition: carottes râpées sans assaisonnement, purée mousseline, jambon, yaourt maigre. Je fis un festin de l'assiette de carottes.
Les carottes crues.
Enfant j'en déterrais dans le potager familial, je les passais sous le jet d'un tuyau d'arrosage et les croquais avec le plaisir d'un lapereau. Ma "Madeleine de Proust". Rustique, croquant, parfum léger, un goût comme celui des oranges d'hiver.