lundi 31 mars 2008

To flirt with corpses


B. est venu m'offrir une petite radio. Un joli modèle Sony, couleur métal, pas plus grand que la main. Comme ça quand il devra retourner à Paris, je pourrais écouter les émissions qu'il écoute, la voix de Philippe Meyer et de Patricia Martin et nous resterons ensembles. Fin d'après midi, j'allume le poste, sur France Inter c'est l'heure de Là bas si j'y suis. J'ai manqué le début. Le sujet est plus qu' insolite, des personnes interviewées au hasard, racontent leur première rencontre avec la mort. Oui, ça fait quoi, la toute première fois, quand on voit la mort, un cadavre? Ma chambre est dans la pénombre et je suis captivé... Un conducteur de la RATP parle d'un homme qui s'est jeté sur les rails du métro: "Quand je suis arrivé au terminus j'avais faim, donc je ne sais pas si c'est le fait d'avoir vu du foie et des boyaux, mais ça m'avait donné faim et pourtant c'était six heures le matin. Ce que je trouve dommage, c'est que les gens sautent comme ça dans le métro et ils emmerdent tout le monde quoi, en fin de compte. (...) On achète sa mort pour un ticket de métro. Ou une carte orange. C'est vraiment pas cher. Mourir pour huit francs, c'est quand même pas cher, hein?". Il y a des saisons pour le suicide: printemps les hommes, automne les femmes.
-Qu'est ce que vous écoutez? Arrêtez!
Une moue sur sa bouche, de l'angoisse dans les yeux de l'infirmière, mon parachutiste ne veut pas que j'entende cela, c'est morbide. Non, je ne souhaite pas mettre de la musique. C'est peut être malsain, mais ça m'intéresse. Et je n'éprouve aucune tristesse, aucune affliction. Rien. Pour moi, la mort c'est positif. Violent comme la naissance.
La première fois que j'ai vu un cadavre, c'était sur le parvis de Notre-Dame de Paris, entre midi et deux. J'avais vingt ans. Je sortais de la cathédrale, j'entendis un bruit de pierres et un son comparable à aucun autre. Je me retournais et vis à vingt centimètres de mes talons un corps étendu, il n'y avait pas même un filet de sang. Et je me souviens de cette réflexion d'une passante: "C'est honteux! Faire ça dans une église!" disait-elle. Péché mortel évidemment. Les désespérés n'ont pas le moindre sens moral... J'ai pris la fuite, me suis précipité dans un café et ai commandé un Cognac.
La seconde fois, ce fut chez les Dominicains, au Couvent de l'Annonciation , où j'habitais alors. Un Père venait de décéder. En fait je ne savais pas à quoi ressemblait le visage d'un cadavre. En Alsace, dans mon enfance, il était encore de tradition de rendre visite aux défunts, mais mes parents n'ont jamais voulu m'emmener à une veillée funèbre. Malgré une forte appréhension, la curiosité m'a poussé à entrer dans la chapelle mortuaire où reposait la dépouille du religieux. Et seul, les yeux grands ouverts, je contemplais longuement le mystère de ce visage au teint de cire d'où toute ride s'était effacée.
Où vont les morts? Où sont-ils donc ces hommes du temps passé, auxquels je me suis donné, qui m'ont étreints dans leur sueur, qui m'ont pris, que j'ai embrassés dans des backrooms sans les regarder, ces corps avec lesquels j'ai fait l'amour ou simplement baisé?
Et Yves Yvon, François Jambu ou Jean-François L. ? Qui peut le dire?

vendredi 14 mars 2008

Un non échange inconvenant

Mon parachutiste insistait. Elle voulait que je voie le psychologue. Je finis par accepter. Ne pas lui refuser cette politesse. Mais je n'étais aucunement convaincu que la visite du psychologue m'apporterait un mieux être, que non plus je ne voulais. Il faudra parler à un inconnu. Et que lui dire? On le manda, il vint. Il ne devait pas avoir trente ans.
-Alors qu'est-ce qui ne va pas? Vous n'avez pas le moral? Vous vous sentez déprimé?
Ridicule. D'aucuns le seraient à moins. J'ai tout simplement le sida.
-Vous savez... une séroconversion ne signifie pas.... et blablabla.
Il parle. Je n'écoute pas, ça ne m'intéresse pas.
-Il faut que je ressaisisse ma volonté....
-Ça Monsieur, c'est la méthode Coué. Et la méthode Coué, ça ne marche pas!
Je me répète. Plusieurs fois.
-Vous ne vous doutiez de rien? Vous n'aviez jamais pensé à faire un test de dépistage? Vous êtes homosexuel, vous deviez bien avoir conscience d'avoir pris des risques...
Pas du tout, j'étais de la génération plastique, rapports avec latex en Perfecto et rangeos. Le foutre c'était pas mon trip. Il y avait des capotes partout, dans les pharmacies et dans les bars. Mais c'est vrai, j'occultais les brochures de prévention et je zappais les articles qui parlaient du sida. Tout ce que je connaissais du virus, c'était le visage émacié, le regard déjà lointain et lucide de Jean Paul Aron, et La Pudeur ou L'Impudeur, un film autobiographique de Hervé Guibert diffusé le 30 janvier 1992 sur TF1.
-Mais enfin vous habitiez à Paris... vous saviez... vous ne pouviez pas ne pas être informé.
Si hélas. Paradoxalement. L'entretien devenait désagréable. Le psychologue et moi n'avions plus rien à nous dire. Je le priais sèchement de sortir.
Et je partis à la reconquête de ma claire conscience.

Fra tutte le donne

Ce fut un après-midi. Pas de visites. Juste la présence de l'infirmière. Et le silence. Je ne sais avec quels autres mots nommer cet état particulier si consubstantiel au corps et à l'inanité. L'expérience peut-être, sur une terre peu solide, de la vacuité. J'éprouvais à ce moment une sorte de difficulté d'être. Rien entendre, rien dire. Ni dormir, ni veiller, fermer les yeux et demeurer immobile dans l'île de ma solitude. Me voyant ainsi l'infirmière prit peur. C'est une jeune femme brune aux cheveux en désordre, musclée, athlétique et sportive. Je sais qu'elle pratique le parachutisme. Mon souffle ainsi qu'il en va dans la méditation, se ralentit. Les appareils dans mes alentours carillonnent. Elle s'affole. Que se passe-t-il?
-Alexandre ouvre les yeux! Ouvre les yeux!
Non. Je n'ouvris pas les yeux et ne dit pas un mot. Elle me prit dans ses bras.
-Ne t'endors pas, ne t'endors pas!
Elle saisit une bouteille à oxygène qu'elle ouvrit à pleine puissance, plaquant sur mon visage un masque de caoutchouc.
-Respires, respires à fond, ne t'en vas pas...
Je comprends alors qu'elle pense que je me laisse mourir. Ce n'était pas cela. J'ai donc ouvert les yeux comme elle me l'a demandé et je l'ai regardée avant de lui dire: "Ne vous inquiétez pas, je sais que je ne je ne pars pas encore. Pas maintenant".
Ce bout de prière, je veux bien le faire: Sois bénie d'entre toutes les femmes, toi qui a voulu me sauver la vie. Il est rare dans une existence qu'on approche de tels êtres.
J'ai désiré conaître son nom. Plus tard je l'ai fait graver dans une alliance en or.