vendredi 3 octobre 2008

KT en abrégé

Mon avant bras gauche était devenu identique à celui d'un junkie. Les prises de sang quotidiennes, les renouvellements de la perfusion avaient sérieusement détérioré mes veines. Sur la peau livide, par dizaines, des petits trous et leur cicatrices auréolées d'hématomes. Il devint urgent de me placer un cathéter long. L'intervention, m'assure le médecin chef, serait brève, moins d'une dizaine de minutes, non douloureuse. Je n'ai qu'une idée très abstraite et fort vague de cet objet. Conceptuelle. Ce sera la surprise. Et qu'importe même si je dois ressentir de la douleur. C'est quelque chose de nouveau, d'inconnu. Une distraction dans la durée des jours infinis.
Quand le séjour se prolonge, l'hôpital devient l'empire des mots, des mots que vous n'aviez jamais entendus désignant autant d'objets, de matières et de de substances que vous n'avez jamais supposé exister et maintenant soudain dans vos entourages, comme s'ils y avaient toujours appartenu. Votre monde se rétrécit, l'essentiel devient cette pilule bleue ou blanche. Cet oxygène aussi, qui entre dans vos poumons et n'est plus simplement un des éléments de la table de Mendeleïv qui avait meublé l'ennui de vos cours de physique-chimie en terminale. Désormais vous en connaissez la fraîcheur et presque le goût. Ils sont plus importants que son numéro atomique.
Le médecin qui devait me poser ce cathéter vint dans l'après midi. J'en garde un souvenir curieux, comme s'il s'était agît d'un visiteur surgit à l'improviste. Blagueur et boute-en-train.
-Mais ma parole, chaque fois que je vous vois, vous êtres en train de manger! Vous mangez tout le temps!
Oui, ce n'était pas vraiment l'heure du déjeuner. Mes repas c'était n'importe quand, quand ça me chantait, parfois à trois heures du matin. So chic! So snobbish!
J'étais tout absorbé à ma nourriture. Il faut dire que l'exercice était inimaginablement compliqué. Le masque loin de faciliter les choses. Quand je le relevais, ne fut-ce que quelques secondes, c'était une immense bouffée de vide; l'air me manquait comme à la carpe sortie de l'eau. La répétition du geste amplifiait ma fatigue. Qu'il était lent de manger.
- On y va! Donnez votre bras! Bien tendu... Voilà... On ne se crispe pas! Ce ne sera pas long.
Pas long? Le cathéter mesure à vue bien une bonne vingtaine de centimètres. C'est un bel objet. Fin comme une aiguille à brider, mais souple singulièrement. Je regarde de tous mes yeux.
Le médecin est un homme grand, brun, porte une barbe courte admirablement taillée. Il n'est pas vraiment mon genre, mais je le trouve beau et sympathique. Il est urgentiste.
Je n'ai rien senti.
-C'est qu'on est des pros, nous les urgentistes. Pas vrai?
-Merci docteur.
-On ne se reverra plus. Dans deux jours vous serez en d'autres mains. Vous quittez la réa .C'est une bonne nouvelle non?