Ils étaient tous au rendez-vous. Au grand complet. Les médecins, les infirmières, les aides soignantes. Assez émus, surtout mon parachutiste.
-C'est promis, vous viendrez me voir?
-Oui c'est promis, je viendrai.
Ils paraissent heureux; pour eux c'est mission accomplie. D'autres que ces héros à la frontière de la vie, vont prendre le relais. Mon équipage attendait. Dans quelques instant je serais transféré au service de pneumologie où un lit avait été préparé. Au deuxième étage. Encouragements, voeux, dernières salutations, il faut partir. Tout est en place, la potence avec la poche à perfusion, la grande enveloppe brune avec mon dossier médical, une bouteille d'oxygène pour la route.
-On n'a rien oublié? Où est mon transistor Sony? Est-ce qu'il y a assez d'oxygène dans la bouteille? Elle parait légère...
Je quitte cet univers hightech sophistiqué, totalement aseptisé où l'étranger n'entre que vêtu d'une combinaison presque de spationaute. B. me tient la main. J'éprouve un semblant de gaieté.
L' Hôpital Princesse Grâce n'y ressemble pas, mais c'est un peu un château , avec d'interminables couloirs et son réseau souterrain reliant les bâtiments les uns aux autres, si vaste qu'il ferait croire une à une Ligne Maginot tant il y a de galeries glacées, éclairées de néons blafards et de virages à angle droit et tant de silence qu'on imagine qu'il n'y vient jamais une âme. Les rouleurs vont d'un bon pas. Mais plus vite, plus vite, il me semble que l'oxygène commence à manquer dans la bouteille. Pourquoi n'en ont-ils pas donné une neuve à la réa?
Il faut économiser le souffle. L'expérience de l'altitude en sous-sol. Le chariot parvient enfin à l'ascenseur et nous voici à l'entrée du service de pneumologie. La plupart des patients ont laissé les portes de leurs chambres ouvertes. On entend des télévisions, les bribes d'une conversation, les râles d'un homme qui souffre. On entraperçoit allongés, des vieillards chassieux. Qui vivent le dernier naufrage. Je ne veux pas les regarder, moi qui ne sais pas si je vieillirais. Leur âge m'est une offense. Un infirmier nous conduit vers la chambre.
Ma chambre. Il m'est si singulier d'imaginer cela, posséder une chambre à soi. Puisé je prétendre vraiment en avoir jamais eu une? A Paris nous campons dans un chantier, un appartement sans séparations. Aucune cloison, aucun espace assigné à une fonction bien définie. Enfant pas de chambre non plus. Je couchais dans celle de ma grand-mère où sans le savoir, je dormais dans le lit d'un mort. Et je jouais, comme si cela aussi était normal, dans la salle à manger. Ce ne fut que vers mes treize ans, à la faveur d'un petit camarde qu'ils durent héberger quelques semaines, que mes parents improvisèrent une chambre du fils, juste pour donner le change à ces voisins qui n'auraient pas compris. C'était trop nouveau pour moi. Je l'ai occupée ensuite comme un squatt , sans attachement. Il allait en être ainsi pour tous les lieux où je résiderai.
A-t-on vue sur mer?
-Non Monsieur; on ne voit pas la mer de ce côté ci. Mais le paysage est plaisant et vous disposez d'une chambre particlière.
Dommage. J'aurai bien aimé pouvoir regarder la mer. J'aime les horizons infinis des grands espaces. Il est plus agréable et moins dangereux de s'y perdre, que de s'égarer dans le flux de ses pensées. La chambre, mienne désormais, est simple. Claire. Pas de ce blanc défraîchi et sordide auquel je pouvais m'attendre. Il y a un cabinet de toilette à droite en entrant. Où je n'irai pas avant longtemps. Quelques meubles assez neufs, un réfrigérateur, le téléphone, un poste de télévision. Le lit est placé face à un mur où par bonheur on n'a rien accroché. Il suffit de peu pour se figurer être à l'hôtel. Ce que j'aime. Pour le petit déjeuner au lit et le room service, pas de supplément.
On me soulève avec autant de précautions que si j'étais la momie de Ramses II. Je suis dans mon nouveau lit. Matelas à eau. On branche l'oxygène sur le réseau. On met à mon index gauche une sorte de pince à linge reliée à un appareil extraordinaire que je peux observer. La machine indique tout: la température, le rythme cardiaque, le rythme respiratoire, le taux d'oxygénation de mon sang. L'infirmier se présente.
-Bonjour Monsieur. Je m'appelle Sébastien, je suis de service de jour. Si vous avez besoin d'aide ou de quoi que ce soit n'hésitez pas à appuyer sur ce bouton.
Sébastien est très jeune: vingt ans ou guère plus. Blond comme le champagne, plutôt mignon, hétéro. C'est son premier emploi, il vient de terminer l'école d'infirmier. Il parle d'une voix forte. J'ai peut-être l'âge d'être son père, mais pas celui de son grand-père.
-Sébastien... Je ne suis pas sourd. Vous pouvez vous exprimer normalement.
-Excusez moi... L'habitude, vous savez.. Je vous laisse la porte ouverte.
Surtout pas ça. Je veux être étranger au monde. Oublier les autres. Tout ignorer de leur misère.
B. et moi demeurons seuls. Sans rien nous dire. Le jour commence de décliner. Dans la lumière rose, je distingue par la fenêtre, la ramure du faîte d'un grand conifère, un majestueux cèdre du Liban où des oiseaux viennent s'abriter pour attendre la nuit.
Entre l'un des médecins du service. Je dois me redresser, m'asseoir, enlever ma blouse qui couvre si pauvrement et si peu ma nudité. A en juger ses tempes grisonnantes, l'homme doit avoir la cinquantaine. Peau mate, teint hâlé, une légère moustache noire Il prend son stéthoscope, me retire le masque.
-Respirez!
J'étouffe. Et je tousse. C'est affreux.
-Remettez l'oxygène!
-Mais enfin je dois vous ausculter, je suis votre médecin! Respirez!
Il a le geste brusque. Je me débats.
-Le masque, rendez moi le masque!
Il me le rendit. Je ne cessais pas de tousser. Il sortit, passablement agacé, sans m'avoir même dit son nom, sans un mot que cet "à demain" qui avait brisé ma joie d'avoir quitté la réanimation. Vint l'heure du dîner. Il fallait aussi que je m'habitue à manger comme tout le monde, en même temps que tout le monde. A dix-huit heures. B. resta encore un long moment, jusqu'à mon coucher. Puis il y eut la nuit. Une infirmière baissa complètement le rideau.
-C'est promis, vous viendrez me voir?
-Oui c'est promis, je viendrai.
Ils paraissent heureux; pour eux c'est mission accomplie. D'autres que ces héros à la frontière de la vie, vont prendre le relais. Mon équipage attendait. Dans quelques instant je serais transféré au service de pneumologie où un lit avait été préparé. Au deuxième étage. Encouragements, voeux, dernières salutations, il faut partir. Tout est en place, la potence avec la poche à perfusion, la grande enveloppe brune avec mon dossier médical, une bouteille d'oxygène pour la route.
-On n'a rien oublié? Où est mon transistor Sony? Est-ce qu'il y a assez d'oxygène dans la bouteille? Elle parait légère...
Je quitte cet univers hightech sophistiqué, totalement aseptisé où l'étranger n'entre que vêtu d'une combinaison presque de spationaute. B. me tient la main. J'éprouve un semblant de gaieté.
L' Hôpital Princesse Grâce n'y ressemble pas, mais c'est un peu un château , avec d'interminables couloirs et son réseau souterrain reliant les bâtiments les uns aux autres, si vaste qu'il ferait croire une à une Ligne Maginot tant il y a de galeries glacées, éclairées de néons blafards et de virages à angle droit et tant de silence qu'on imagine qu'il n'y vient jamais une âme. Les rouleurs vont d'un bon pas. Mais plus vite, plus vite, il me semble que l'oxygène commence à manquer dans la bouteille. Pourquoi n'en ont-ils pas donné une neuve à la réa?
Il faut économiser le souffle. L'expérience de l'altitude en sous-sol. Le chariot parvient enfin à l'ascenseur et nous voici à l'entrée du service de pneumologie. La plupart des patients ont laissé les portes de leurs chambres ouvertes. On entend des télévisions, les bribes d'une conversation, les râles d'un homme qui souffre. On entraperçoit allongés, des vieillards chassieux. Qui vivent le dernier naufrage. Je ne veux pas les regarder, moi qui ne sais pas si je vieillirais. Leur âge m'est une offense. Un infirmier nous conduit vers la chambre.
Ma chambre. Il m'est si singulier d'imaginer cela, posséder une chambre à soi. Puisé je prétendre vraiment en avoir jamais eu une? A Paris nous campons dans un chantier, un appartement sans séparations. Aucune cloison, aucun espace assigné à une fonction bien définie. Enfant pas de chambre non plus. Je couchais dans celle de ma grand-mère où sans le savoir, je dormais dans le lit d'un mort. Et je jouais, comme si cela aussi était normal, dans la salle à manger. Ce ne fut que vers mes treize ans, à la faveur d'un petit camarde qu'ils durent héberger quelques semaines, que mes parents improvisèrent une chambre du fils, juste pour donner le change à ces voisins qui n'auraient pas compris. C'était trop nouveau pour moi. Je l'ai occupée ensuite comme un squatt , sans attachement. Il allait en être ainsi pour tous les lieux où je résiderai.
A-t-on vue sur mer?
-Non Monsieur; on ne voit pas la mer de ce côté ci. Mais le paysage est plaisant et vous disposez d'une chambre particlière.
Dommage. J'aurai bien aimé pouvoir regarder la mer. J'aime les horizons infinis des grands espaces. Il est plus agréable et moins dangereux de s'y perdre, que de s'égarer dans le flux de ses pensées. La chambre, mienne désormais, est simple. Claire. Pas de ce blanc défraîchi et sordide auquel je pouvais m'attendre. Il y a un cabinet de toilette à droite en entrant. Où je n'irai pas avant longtemps. Quelques meubles assez neufs, un réfrigérateur, le téléphone, un poste de télévision. Le lit est placé face à un mur où par bonheur on n'a rien accroché. Il suffit de peu pour se figurer être à l'hôtel. Ce que j'aime. Pour le petit déjeuner au lit et le room service, pas de supplément.
On me soulève avec autant de précautions que si j'étais la momie de Ramses II. Je suis dans mon nouveau lit. Matelas à eau. On branche l'oxygène sur le réseau. On met à mon index gauche une sorte de pince à linge reliée à un appareil extraordinaire que je peux observer. La machine indique tout: la température, le rythme cardiaque, le rythme respiratoire, le taux d'oxygénation de mon sang. L'infirmier se présente.
-Bonjour Monsieur. Je m'appelle Sébastien, je suis de service de jour. Si vous avez besoin d'aide ou de quoi que ce soit n'hésitez pas à appuyer sur ce bouton.
Sébastien est très jeune: vingt ans ou guère plus. Blond comme le champagne, plutôt mignon, hétéro. C'est son premier emploi, il vient de terminer l'école d'infirmier. Il parle d'une voix forte. J'ai peut-être l'âge d'être son père, mais pas celui de son grand-père.
-Sébastien... Je ne suis pas sourd. Vous pouvez vous exprimer normalement.
-Excusez moi... L'habitude, vous savez.. Je vous laisse la porte ouverte.
Surtout pas ça. Je veux être étranger au monde. Oublier les autres. Tout ignorer de leur misère.
B. et moi demeurons seuls. Sans rien nous dire. Le jour commence de décliner. Dans la lumière rose, je distingue par la fenêtre, la ramure du faîte d'un grand conifère, un majestueux cèdre du Liban où des oiseaux viennent s'abriter pour attendre la nuit.
Entre l'un des médecins du service. Je dois me redresser, m'asseoir, enlever ma blouse qui couvre si pauvrement et si peu ma nudité. A en juger ses tempes grisonnantes, l'homme doit avoir la cinquantaine. Peau mate, teint hâlé, une légère moustache noire Il prend son stéthoscope, me retire le masque.
-Respirez!
J'étouffe. Et je tousse. C'est affreux.
-Remettez l'oxygène!
-Mais enfin je dois vous ausculter, je suis votre médecin! Respirez!
Il a le geste brusque. Je me débats.
-Le masque, rendez moi le masque!
Il me le rendit. Je ne cessais pas de tousser. Il sortit, passablement agacé, sans m'avoir même dit son nom, sans un mot que cet "à demain" qui avait brisé ma joie d'avoir quitté la réanimation. Vint l'heure du dîner. Il fallait aussi que je m'habitue à manger comme tout le monde, en même temps que tout le monde. A dix-huit heures. B. resta encore un long moment, jusqu'à mon coucher. Puis il y eut la nuit. Une infirmière baissa complètement le rideau.