
B. est venu m'offrir une petite radio. Un joli modèle Sony, couleur métal, pas plus grand que la main. Comme ça quand il devra retourner à Paris, je pourrais écouter les émissions qu'il écoute, la voix de Philippe Meyer et de Patricia Martin et nous resterons ensembles. Fin d'après midi, j'allume le poste, sur France Inter c'est l'heure de Là bas si j'y suis. J'ai manqué le début. Le sujet est plus qu' insolite, des personnes interviewées au hasard, racontent leur première rencontre avec la mort. Oui, ça fait quoi, la toute première fois, quand on voit la mort, un cadavre? Ma chambre est dans la pénombre et je suis captivé... Un conducteur de la RATP parle d'un homme qui s'est jeté sur les rails du métro: "Quand je suis arrivé au terminus j'avais faim, donc je ne sais pas si c'est le fait d'avoir vu du foie et des boyaux, mais ça m'avait donné faim et pourtant c'était six heures le matin. Ce que je trouve dommage, c'est que les gens sautent comme ça dans le métro et ils emmerdent tout le monde quoi, en fin de compte. (...) On achète sa mort pour un ticket de métro. Ou une carte orange. C'est vraiment pas cher. Mourir pour huit francs, c'est quand même pas cher, hein?". Il y a des saisons pour le suicide: printemps les hommes, automne les femmes.
-Qu'est ce que vous écoutez? Arrêtez!
Une moue sur sa bouche, de l'angoisse dans les yeux de l'infirmière, mon parachutiste ne veut pas que j'entende cela, c'est morbide. Non, je ne souhaite pas mettre de la musique. C'est peut être malsain, mais ça m'intéresse. Et je n'éprouve aucune tristesse, aucune affliction. Rien. Pour moi, la mort c'est positif. Violent comme la naissance.
La première fois que j'ai vu un cadavre, c'était sur le parvis de Notre-Dame de Paris, entre midi et deux. J'avais vingt ans. Je sortais de la cathédrale, j'entendis un bruit de pierres et un son comparable à aucun autre. Je me retournais et vis à vingt centimètres de mes talons un corps étendu, il n'y avait pas même un filet de sang. Et je me souviens de cette réflexion d'une passante: "C'est honteux! Faire ça dans une église!" disait-elle. Péché mortel évidemment. Les désespérés n'ont pas le moindre sens moral... J'ai pris la fuite, me suis précipité dans un café et ai commandé un Cognac.
La seconde fois, ce fut chez les Dominicains, au Couvent de l'Annonciation , où j'habitais alors. Un Père venait de décéder. En fait je ne savais pas à quoi ressemblait le visage d'un cadavre. En Alsace, dans mon enfance, il était encore de tradition de rendre visite aux défunts, mais mes parents n'ont jamais voulu m'emmener à une veillée funèbre. Malgré une forte appréhension, la curiosité m'a poussé à entrer dans la chapelle mortuaire où reposait la dépouille du religieux. Et seul, les yeux grands ouverts, je contemplais longuement le mystère de ce visage au teint de cire d'où toute ride s'était effacée.
Où vont les morts? Où sont-ils donc ces hommes du temps passé, auxquels je me suis donné, qui m'ont étreints dans leur sueur, qui m'ont pris, que j'ai embrassés dans des backrooms sans les regarder, ces corps avec lesquels j'ai fait l'amour ou simplement baisé?
Et Yves Yvon, François Jambu ou Jean-François L. ? Qui peut le dire?