lundi 4 février 2008

De l'Abandon

Après les prélèvements, la radiographie, vient la toilette. Ainsi chaque matin. Une infirmière soulève mes draps, retire ma blouse, découvre ma nudité livide, me lave. Je demeure immobile et mes yeux regardent ce corps si grêle, si misérable, où jour après jour la maladie sans fléchir, inscrit ses stigmates. La fonte musculaire accuse toujours un peu plus ma maigreur. A présent, me voici décharné et chacun de mes membres est maculé de ces taches du sarcome de Kaposi. Je sais, sans avoir vu mon visage dans un miroir, que ses traits se sont émaciés, qu'une croûte dure, noire comme le sang des morts, a épaissi mes lèvres. Je suis le propre témoin de ma décrépitude. Considérant ce corps étendu, je ne puis me retenir de penser à celui du crucifié -ce Dieu lépreux- du retable d'Issenheim, le chef d'oeuvre sublime et terrifiant de Mattias Grünewald. Je suis devenu le Christ. Dieu m'a abandonné. Mais peut-être pas tel que je le conçois en cet instant. Complètement, l'Eternel n'a pas non plus voulu de moi dans sont éternité. Il m'a claqué la porte.
Ce matin l'infirmière murmure:
- Vous ne voulez vraiment pas lire cette prière? Vous savez tout le monde peut la lire.
La veille j'avais déjà dit non, comme j'avais dit avant non à ma mère. Décidément c'était une obsession, pourquoi insistait-on pour que je prie? Etait-ce Dieu par hasard, qui se rappelait à mon bon souvenir, voulait que je me remémore mes dix-sept ans? Je peine à le croire... Faisons plaisir. C'est une disposition à laquelle un coeur qui continue de battre peut encore céder et se doit à l'égard d'une personne qui, sans manifester le moindre dégoût, soigne un corps repoussant... Lisons!
Elle me tendit un feuillet imprimé. Le papier était vert pâle, presque pastel. Je lus. Il s'agissait d'une supplique à Saint Joseph, le charpentier. Son contenu était d'une niaiserie affligeante. Du temps où je courrais les chapelles, la ferveur ne m'empêchait pas de penser -et je le pense toujours avec fermeté- qu'il faut donner à sa Foi une assise intellectuelle, une solide charpente, faire de la théologie, lire les écrits Pères de l'Église, les exégètes, les philosophes... En bref, se donner une culture. Alors non, c'est impossible, je ne peux pas dire cette pauvre prière .La culture, cette botanique de la mort, c’est ce qui reste quand on a tout oublié. C'est aussi tout ce qui subsiste quand vous avez tout perdu. J'ai perdu la Foi, mais il me reste la charpente. Et j'y tiens. Beaucoup. Je ne suis pas un vers de terre, la culture est mon squelette transcendantal.
Je rends le billet.
- Merci. C'est bien... Mais pas pour moi.