vendredi 21 septembre 2007

(pas) Tout sur ma Mère

Il n'est pas encore midi. Ma mère est arrivée. Incapable de se concentrer sur son travail, elle a laissé à Antonella, son assistante, le soin de gérer les affaires courantes. Le Docteur P. a mis à sa disposition un chauffeur et une voiture. Mon père ne viendra donc pas. Il ne viendra jamais me rendre visite durant tout le temps où je serais en réanimation. Précaution d'une épouse pour ménager les émotions d'un mari par trop impressionnable. Il y a tout ces appareils, les tuyaux et mon visage qui fait peur. La maladie a commencé de me défigurer. Et je lis bien dans les yeux de ma mère son angoisse. Marie José s'est mise sur son trente et un. Comme tous les jours. Quelles que fussent les circonstances de la vie, elle n'a jamais oublié d'être une femme élégante et de se maquiller, montrer belle figure. La façade. Toujours. C'est très important la façade, il n'y a que ça de vrai. On doit paraître ou disparaître.
Elle me parle de B. Ils l'on installé dans l'atelier sur la mezzanine. Mon Amour dort dans le lit orange et noir de mon adolescence. Rêve-t-il aux jours heureux où nous nous promenions dans les rizières lointaines... Rêve-t-il d'un futur meilleur... Parait-il, il pose un tas de questions, veut savoir comment j'étais quand j'étais petit, comment j'ai rencontré Sonia Delaunay et Delvaux... Elle lui raconte les fêtes foraines de mon enfance, les dimanches de printemps au bord du lac de Gérardmer où j'aimais cueillir des jonquilles (sa fleur préférée). Ma naissance prématurée aussi. Ils se repassent chaque soir le film de ma vie dont ils n'ont pas envie de voir la dernière séquence. Ils font connaissance, s'apprivoisent. B. leur parle de Michel Foucault, de Gilles Deleuze, d'épistémologie... de ses lectures auxquelles ils ne saisissent rien. Mais ils sont envoûtes par le charme de cet homme qu'ils regrettent à présent d'avoir mésestimé. Ma mère se met en quatre pour lui. Elle sait mon goût pour l'art culinaire. Elle a rouvert son vieux livre de recettes, un grand cahier vert à la couverture usée. Le régale aussi de rosette de Lyon. Mon père ne raconte rien.
-Mon Chéri, je voudrais que tu saches combien je t'aime. Tu es le seul amour de ma vie.
Oui ma mère m'aime d'un amour immodéré. Fou. Elle m'a tant désiré, après la mort en couches, d'un premier enfant. Elle a si peur de me perdre. Elle n'y survivrait pas.

De l'oubli, du souvenir et d'une phrase...

Écrire un texte tel que Le Jardin Exotique, c'est au regard de sa propre vie être comme un archéologue. Le passé à disparu dans les strates de la mémoire. On exhume des vestiges, les souvenirs. Certains vous reviennent intacts, avec beaucoup de fraîcheur. D'autres sont pareils à des objets brisés dont il faut réunir peu à peu les fragments épars... Je me relis souvent. Cependant il est rare que je modifie un texte. Mais dans celui où je raconte comment on m'apprit que j'avais le sida, j'avais omis un détail important, la première phrase que j'ai dite à mon interlocuteur. Je vous invite donc à y revenir.
Pourquoi ai-je supposé que l'on allait me donner des euphorisants?
Du temps où j'étais Franc Maçon, Monsieur S. m'avait entraîné dans les "Hauts Grades" du Rite Écossai Ancien et Accepté. Mon vieil ami m'apprit que le Trois Fois Puissant de notre loge de perfection était atteint de la maladie et qu'il n'en aurait plus pour longtemps. C'était un bel homme, avec beaucoup de prestance. Marié et père de famille, il avait quelques faiblesses pour des camionneurs qui avaient la nuit, leurs habitudes sur une grande artère de la capitale. Il se savait condamné et pourtant affichait une étonnante gaieté qui me surprenait. "C'est parce-qu'on leur donne des euphorisants" me dit Monsieur S. Je l'ai cru.
Mais des substances euphorisantes, il n'y en pas tant que cela. Ce sont les drogues. Dures ou douces.
Une demande de drogue. C'est ainsi que mon messager avait interprété ma phrase. Je ne l'ai pas réalisé dans l'instant.
Plus tard je me suis demandé si ces produits illicites n'avaient pas des vertus qu'on se gardait bien de nous révéler. Je me suis renseigné et j'ai lu Du cannabis pour se soigner. Le livre est préfacé par le Docteur Bertrand Lebeau de Médecins du Monde.
A ma sortie d'hôpital j'ai envisagé la possibilité de consommer du cannabis. Je m'en suis même ouvert à mon médecin traitant d'alors. Il fut surpris, hésitât un peu, réfléchit une minute. Il était d'origine marocaine. L'herbe il connaissait; les anciens dans son village en prennent quotidiennement. "Si ça peut vous faire du bien, pourquoi pas.."
Je n'irais peut-être pas au Paradis, mais le bonheur j'y ai droit! En Espagne où elles sont en vente libre, je me suis procuré des graines. Je les ai depuis sept ans, au fond d'un tiroir.
J'ai fréquenté un collectif d'artistes queers. Mes petits camarades étaient tous des usagers du cannabis. C'est vrai, le pétard ça met en joie! Mais il pétaient aussi souvent les plombs les copains!
L'addiction au THC en faisait de parfaits asociaux, au réactions imprévisibles. Leur exemple était édifiant. Non, je ne cuisinerai pas de space cakes...

lundi 17 septembre 2007

L'Annonce

B. arriva seul. Heureusement. J'aurais aimé lui annoncer une autre nouvelle. Nous nous sommes toujours tout dit, sans rien nous cacher. Il devait continuer d'en être ainsi. Et maintenant comme ce le fut au temps de l'insouciance.
-Je dois te dire que j'ai le sida. On est venu me l'apprendre à l'instant.
-Ça ne fait rien.
Et ce fut tout ce qu'il dit. Il ne dévoilât aucune émotion. Pour que je ne sois pas triste de sa tristesse. J'avais mes mains dans les siennes, on se regardait en silence, les yeux au fond des yeux. J'eus aimé qu'il m'étreigne, me serre contre lui, pose un baiser sur mon front. Mais une marque d'affection trop appuyée aurait ajouté au danger où je me trouvais. Mes défenses s'étaient effondrées. Mon système immunitaire était au point zéro. Le moindre microbe, le plus infime, apporté du monde extérieur, pouvait empirer mon état. Et j'étais aussi victime d'infections pulmonaires peut-être contagieuses...
-B. dis moi encore que tu m'aimes, je n'ai besoin que de cela, de l'entendre.
-Mon Amour.
Ma mère viendra au moment du déjeuner qu'elle ne prendra pas. Pendant sa pause. Elle travaille dans un grand laboratoire de recherche pharmacologique de la Principauté. Habituée à côtoyer des médecins, elle connaît d'éminents scientifiques. Il ne sera guère possible de lui dissimuler bien longtemps l'exacte nature de ma maladie. Mais pour l'heure, je veux qu'elle n'en sache rien. C'est mon secret. Je le lui révélerai in tempore suo. B. me jure de garder le silence. Il faut qu'il sorte. On doit me prodiguer quelques soins, renouveler la perfusion, m'ausculter, m'examiner encore.
Je profite de l'intervalle pour rappeler aux médecins ainsi qu'au personnel infirmier qu'ils sont tenus au secret médical.
-Docteur, ne dites pas à ma mère que j'ai le sida. Elle ne manquera pas de vous poser des questions. Vous savez, elle travaille à T......x. Elle fait partie des cadres, c'est la secrétaire du Docteur P. et vous fera certainement valoir sa qualité pour vous faire quitter votre réserve. Soyez donc crédible, mais le plus évasif possible. J'y tiens absolument.
-Vous comptez ne rien lui dire?
-Si... Mais pas tout de suite... Laissez moi du temps. J'ai besoin de temps...
-Soyez sans souci Monsieur. Votre désir sera respecté. Comptez sur nous. Et pour votre ami?
-Il sait Docteur.

samedi 15 septembre 2007

Le Messager

Ma toilette était achevée. J'étais propre, j'avais retrouvé une hygiène normale, un peu de bien être à défaut de plus d'allure. Il manquait d'être rasé de frais. On reporterait ça au lendemain, le temps de se procurer un rasoir jetable et de trouver le garçon...
-Il y a une visite pour vous.
Ce n'est pourtant pas l'heure. Beaucoup trop tôt. B. ne vient qu'en fin de matinée.
Mon visiteur entre sans se présenter, sans me saluer. Il est blond, tout de blanc vêtu. C'est un homme jeune, je lui donne moins de trente ans. Je vois à sa physionomie qu'il n'est n'est pas à son aise. Contrarié au point d'en être fâché. Il prend un siège. Nous sommes face à face. Il a les yeux baissés, ne me regarde pas ou regarde le plafond. Puis il parle.
-On m'a chargé de vous apprendre... ce n'aurait d'ailleurs pas dû être moi... je ne comprends pas pourquoi on me l'a demandé... ça ne devrait pas être mon rôle... voilà Monsieur, vous avez le sida!
-Vous voulez dire que je suis séropositif...
-Non dans votre état on ne dit plus d'une personne qu'elle est séropositive. Vous avez le sida.
Me croirez vous ou pas, la nouvelle ne me fit ni chaud, ni froid. Le calme plat, l'indifférence. Comme si la faculté d'éprouver une émotion n'avait en moi jamais existé. Ainsi c'était le sida. Ce mot ne signifiait plus rien du tout.
-Vous allez donc me donner des euphorisants...
-Non Monsieur! Ici nous sommes à l'hôpital!
Le ton est sec. Je crois bien que je viens de commettre une bourde et de perdre le maigre capital de sympathie que pouvait m'octroyer mon interlocuteur. Je voulus néanmoins poser deux questions.
-Combien de temps il me reste à vivre?
-Je l'ignore. Personne ne le sait.
-Je n'ai pas peur de mourir, vous pouvez me parler avec franchise. Inutile de me cacher la vérité. Que disent les médecins?
-Les médecins, Monsieur, ne disent rien: ils soignent!
-Une dernière chose: depuis combien de temps ai-je contracté le virus?
-Il n'est plus possible de le savoir.
L'entretient n'avait été que trop long et ne m'apportait rien. Le moment était venu de prendre congé de mon visiteur et de le délivrer. Il me quittât.
Peu après la venue du Messager, le sida me signifiait qu'il était bien là: le sarcome de Kaposi fit son apparition. Des taches brunâtres ovoïdes, légèrement violacées commençaient à se multiplier sur mes membres, aux bras, aux jambes, plus tard au creux de mon cou.

La toilette

Ce matin il fut décidé que l'on procéderait à ma toilette. Aux premières heures du jour, quand les équipes de nuit sont enfin relayées et que l'hôpital commence de retrouver peu à peu le bourdonnement de son activité diurne, le service de radiologie avait délégué son personnel mobile pour venir faire une nouvelle radiographie de mes poumons malades. L'appareil qu'ils utilisent est fixé à une potence articulée. On vous soulève et l'on glisse dans votre dos, sous vos omoplates, une plaque métallique glaciale. C'est très rapide et je ne me souviens même plus si l'on vous prive alors de l'assistance respiratoire. En réanimation pas de petit déjeuner. C'est un secteur des hôpitaux où les cantiniers vont peu fréquemment. On n'y mange pas. Mâcher, déglutir, ingérer sont, quand vous vous trouvez là, des fonctions mises entre parenthèses. La majorité des patients ne connaissent généralement plus qu' une vie végétative. Nombreux ont perdu conscience et sont en fin de vie.
Les infirmières s'affairent et parlent autour de moi. Elles sont trois. On ne m'a pas mis mes lunettes. Je ne distingue aucun visage, juste des silhouettes confuses. Il y a une femme qui semble être assez grande, avoirs des cheveux blonds ou châtains, longs, légèrement ondulés. Le timbre de sa voix m'est agréable: très doux, posé, affectueux. Il me rappelle celui d'une amie de longue date, Annie G. qui travaille également en milieu hospitalier, à Nice.
Je devais être bien sale. A quand remonte ma dernière douche? A Paris déjà je ne réussissais plus à enjamber la baignoire... On retira ma couverture, les draps et la vilaine blouse réglementaire des nouveaux patients. J'étais complètement nu. Je ne me suis jamais senti aussi nu et aucune femme, jamais, ne m'avait vu dans le plus simple appareil. Il fallait faire une croix sur ce qui pouvait encore demeurer de ma pudeur. Accepter que je fusse dépossédé de ce corps pour qu'il lui fut rendu un semblant de dignité.
On me lava donc. Il fallut aussi laver mon sexe. L'herpès génital, que j'avais contracté voici bien plus de quinze ans, fidèle à tous mes moments de fatigue, de faiblesse ou d'anxiété, avait tout naturellement refait son apparition. Et rongeait l'interstice entre le gland de ma verge et sa hampe, commençait de progresser. Mon pénis, sous le prépuce, était comme tuméfié. Douloureux, purulent. Mais c'était un moindre mal, au regard des autres affections dont j'étais la proie. De toutes façons, les infirmières disposaient de gants chirurgicaux et de Bétadine pour parer à cet inconvénient.
L'infirmière dont la voix me rappelait tant celle d'Annie dit:
- On pourrait peut-être lui laver les cheveux... C'est une bonne idée non, vous ne pensez pas? Eh oui, ce jeune homme a besoin d'un bon shampoing! Vous verrez, Monsieur, ça va vous faire du bien. Allez les filles, on y va!
Comment ont-elles fait, pour avec une simple bassine et un sac poubelle, improviser en deux minutes, un salon de coiffure de fortune tout à fait opérationnel?
L'eau tiède qui coule sur ma chevelure, ruisselle sur mon front et descend dans ma nuque. Comme c'est bon... Et ces mains, la caresse de ces mains... J'avais oublié que je pus encore être touché. C'étaient des mains. Sensuelles. Aucune main de femme ne s'était posée sur la moindre partie de mon corps. J'avais vécu tant d'années et trop longtemps dans un univers exclusivement masculin. Non mixte. S'abandonner à une personne du sexe opposé, du genre qu'on à pas et se sentir bien. Maintenant je sais un peu ce qu'est c'est.
On sécha mes cheveux. L'infirmière prit un peigne et me coiffa. Elle s'était penchée vers moi, si près, qu' enfin je distinguais ses traits et puis la voir. Elle était belle. Elle avait le visage d'un ange.

Encore un peu de patience

Mon état était sérieux. On ne m'a pas caché que si j'avais encore tardé à me faire hospitaliser, attendu une heure de plus -et vraisemblablement moins encore qu'une heure- je serais mort. J'étais arrivé dans le service de réanimation in extremis, exactement dans les limites ultimes de la survie. Les médecins avaient diagnostiqué un grand nombre de maux, des infections de toute sortes. Je présentais les symptômes de maladies rares, presque oubliées. Et l'on multipliait encore les investigations. Des prélèvements sanguins étaient en cours d'analyse. Les résultat devraient confirmer une hypothèse hautement probable: je serais atteint du sida. Le verdict était imminent et j'en serais aussitôt informé.
-Vous pensez vraiment, Docteur, que j'ai le sida?
Le médecin que j'interrogeais prit de grandes précautions dans la formulation d'une réponse dont il ne voulait pas qu'elle me laissât trop d'illusions. Il était sage que je me prépare à accueillir ce que je redoute tant d'entendre.
B. est revenu me voir. Toujours aimant. Il avait pris un billet open. Il resterait aussi longtemps que les circonstances l'exigeront. J'ai plus de pitié et de chagrin pour lui que je n'en ai à mon égard. C'est un homme exceptionnel et merveilleux. Il méritait un autre compagnon qu'un être infortuné, qu'il faudra soutenir à bras le corps et aimer jusqu'à l'impossible.
- Tu sais, les médecins disent que j'ai peut être le sida... M'aimerais tu encore si j'avais le sida?
-Voyons, ne dis pas de bêtises: tu ne peux pas avoir le sida!
Oui, pourquoi aurais-je la maladie des damnés? J 'ai traversé des années de latex qu'il ne fallait même pas payer. On en trouvait partout, j'en mettais toujours, j'en avais plein les poches et plus qu'il n'en fallait pour mes aventures occasionnelles.

vendredi 14 septembre 2007

Un matin froid dans l'hiver

Il prit le premier avion du matin. Il arriva à l'aube blanche. Une limousine l'attendait sur la piste pour le conduire jusqu'à l'hélicoptère. Le trajet dans les airs entre Nice et Monaco vous offre un spectacle magnifique. L'appareil survole la Baie des Anges, la Rade de Villefranche, le Cap Ferrat puis la Baie des Fourmis, l'immense rocher d'Eze et se pose aux pieds de celui de Monaco. B. a-t-il contemplé le paysage?
Mes parents étaient au rendez-vous et l'attendaient sur le tarmac. Ils ne s'étaient jamais rencontrés. Je les imagine sans peine tels deux pauvres erres désemparés. Assistant à l'arrivée de cet amant, comme s'il s'était agi de celle du Messie. Que se sont-ils dit? Quelles paroles ont-ils échangé dans la tristesse de cet instant là?
Ils allèrent à la voiture et montèrent à l'hôpital.
Je m'étais éveillé. Quelle heure était-il? Je ne sais pas. Très tôt probablement. Les horaires dans un service hospitalier ne sont pas régis selon le rythme de la vie ordinaire. Je découvre mon nouvel environnement. Sans surprise, sans étonnement aucun. Comme si cette salle de réanimation avait été ma chambre depuis longtemps. Mon corps presque nu -on m'a juste enfilé une blouse- est allongé sur un lit, une aiguille de perfusion perce mon bras gauche, un masque à oxygène couvrant le nez et la bouche à été placé sur mon visage. On me nourrit artificiellement. Je suis aussi connecté à divers appareils que je ne vois pas, mais dont à intervalles constants j'entends les sonneries. Elles font écho au carillon des machines reliées aux autres malades dans les salles voisines. La porte est ouverte. Elle le restera toujours. Je n'ai jamais souhaité qu'on la ferme car cet univers sonore m'est agréable. Et je peux voir les allées et venues des médecins, des infirmières et du personnel soignant. Ma curieuse chambre, transparente comme un bocal à poissons, doit être exactement au milieu du service. Elle se trouve juste en face du sas d'entrée. J'observerai tous ceux qui entrent et sortent. Les gens de l'hôpital, les visiteurs -rares- qui se rendent au chevet d'un proche. Je verrai aussi, à deux reprises, partir des lits et leurs occupants pour prendre le chemin de la morgue.
-Vous allez recevoir de la visite.
Dans le sas je distingue la silhouette de ma mère. On lui fait mettre une combinaison aseptisée, des chaussons, un masque, un bonnet. Elle est seule. Mon père a préféré rester dehors. Il lui a demandé de ne pas s'attarder. La visite est courte, à peine vingt toutes petites minutes. "Fais vite, ce n'est pas nous qu'il attend" lui a-t-il dit.
-Mon Chéri, nous avons une surprise pour toi. Il est venu, il est là.
Le voici qui vient et mon coeur comme jamais exulte.
B. me reconnaîtra-t-il ? Reconnaîtra-t-il l'être aimé dans ce pauvre corps décharné, maigre à faire peur. Suis-je encore bien Alexandre et pas seulement un cadavre vivant? Lirais-je l'effroi dans son regard?
Il s'avance, se penche vers mon visage. Mes yeux plongent dans ses yeux. Comme il est beau...
-C'est toi, c'est si merveilleux. Dis moi, m'aimes tu toujours?
-Oui je t'aime.
Ce fut la première fois qu'il me le disait. Je lui demande de prendre ma main.
-Redis le...
-Je t'aime.
Oui. Vous, pouvez croire aux amants magnifiques, de ceux qui traversent le siècle et les continents main dans la main, engagés plus que fidèles.

vendredi 7 septembre 2007

Au sujet de L'Expérience

"La mort et les mourants, quelles que puissent être les singularités dont s'entoure leur dernière heure, ne doivent point prêter à des bavardages oiseux ni servir de prétexte aux railleries."

Alexandra David-Néel

in Voyage d'une Parisienne à Lhassa

Éditions Pocket p.159
Lorsque je repris connaissance dans le service de réanimation de l'hôpital de Monaco et que j'ouvris les yeux, toute l'attention dont j'étais encore capable était captée par cette salle dans laquelle j'allais être, durant plus de deux semaines, pour tenter d'échapper à la fin. A cet instant précis je ne songeais à rien. Mon esprit était vide. Neutre. L'Expérience n'avait laissé aucune trace, pas le moindre souvenir. Elle ne m'est revenue en mémoire que bien plus tard, de nombreuses heures après mon réveil. J'ai deviné que cet évènement avait un lien avec ce que l'on appelle mourir. Et, si c'est ce qui se passe au moment de la mort, la mort est notre plus belle aventure.
A quelques membres de ma famille seulement -lors du décès de mon oncle- j'ai tenté de dire cet événement si singulier. Mon récit suscitait une curiosité malsaine, des questions auxquelles je n'avais pas envie de répondre, car elles ne venaient pas du coeur. Ensuite, sauf à Aurélie Nemours, je n'en ai plus parlé à personne.
Aujourd'hui, sept ans après, je livre publiquement sur le net ce témoignage très intime.
Ce que vous avez lu, je l'ai vécu. Et comme vous, je me suis posé bien des questions. J'ai réfléchi, j'ai cherché.
Voici ce que je puis dire des NDE (Near Death Experiences) en général et à la lumière de ma propre Expérience.
Aucune hypothèse ne doit être exclue.
Peut-être était-ce tout simplement une hallucination, telle que peuvent les provoquer la soif, le jeûne, une extrême faiblesse physique ou le manque d'oxygène. L'oxygène si nécessaire au fonctionnement normal de notre cerveau... Et en effet j'étais à bout de forces et je ne m'alimentais plus depuis longtemps. Lorsque les pompiers m'ont emmené, je ne parvenais plus non plus à respirer. L'Expérience serait alors simplement ce qui se produit en nous, naturellement, au moment où nous perdons nos énergies vitales. Donc rien qui ait un rapport ni avec le spirituel, ni avec l'au-delà. Finalement la nature n'est pas si mauvaise fille, puisqu'au moment du départ elle vous facilite les choses. Serai-je décédé à cet instant précis, je partais sereinement, dans état même de bonheur intense. Et j'avais dépassé toute souffrance.
Mais certaines substances peuvent aussi provoquer des hallucinations. Celles que l'ont dit narcotiques, notamment les opiacées que l'on utilise pour endormir les douleurs extrêmes, certains médicaments parmi lesquels ceux qui servent à relancer l'activité cardiaque. Et l'oxygène aussi, qui vous shoote bien mieux que le poppers... Et tant d'autres. Vraisemblablement, dans l'ambulance, sinon même déjà sur le parking, m'a-t-on administré quelque "médicamentations". N'ayant pu consulter mon dossier médical je l'ignore. Mais je veux bien admettre le fait que l'Expérience soit uniquement un état de conscience modifié. En somme, un très bon trip! Dans ce cas là, je dirai que la médecine fait ,elle aussi, fort bien les choses. Mais, contrairement à la nature, la médecine ne vous aide pas à mourir. Son objectif est de vous tirer d'affaire coûte que coûte, dut elle le faire avec un acharnement déraisonnable... Inhumain.
Nombre de personnes ayant connu le comma suite à un accident de la route -comme ce fut le cas pour un célèbre journaliste de France Inter dont pour l'instant je ne me rappelle plus le nom- ou ayant été mises en coma artificiel, ont dit avoir conservé certaines perceptions, voire jusqu'à la conscience et on décrit des étals comparables à ceux des personnes qui prétendent avoir vécu des NDE. Comparables à celles ci, mais significativement différentes. L'état qu'elles ont vécu, ayant été beaucoup plus long , ce sont les heures, les jours, les semaines jusque aux mois qui font toute la différence et qui invalident leur témoignage, comme pouvant relever d'une NDE possible. Pas d'imminence.
Un grand nombre des personnes ayant vécu une expérience de mort imminente ont prétendu avoir être mortes et être revenues à la vie. Peut - on censément accorder foi à pareille affirmation? Au pays de Descartes c'est, pour le moins, dur à avaler. La question soulève aussitôt le tollé des sceptiques. Et le bon sens le plus élémentaire voudrait nous faire entendre raison: personne qui soit passé de vie à trépas n'est jamais revenu nous dire s'il y avait quelque-chose après la mort. Un Paradis, une vie après la vie, une autre forme d'existence. Faut - il pour autant et si vite, balayer d'un revers de la main tous ces récits surprenants -et ils sont innombrables- d'expériences de mort imminente et n'y voir que fabulations?
Quelle est donc la nature véritable de ces témoignages et ont-ils une valeur?
Ni pour le scientifique, ni pour le juriste le témoignage ne constitue une preuve. Il est trop fragile et toujours emprunt de subjectivité. En couchant l'Expérience sur le papier, je savais que j'allais considérablement et définitivement l'altérer. Ce qui ne relève pas de la matière même ne peut être dépeint correctement. Les mots les mieux choisis ne font que travestir laidement l'ineffable. L'indescriptible échappe au langage. L'invisible je l'évoque par métaphore.
Les NDE ont motivé de nombreuses études poussées effectuées par des biologistes, physiciens, anthropologues, médecins et théologiens visant à bien comprendre les différents stades d'après vie qu'un mécanisme neuro-chimique ne permet pas d'expliquer en totalité. Je dois préciser n'avoir auparavant rien consulté de cette abondante littérature, le sujet ne m'intéressait pas.
L'ouvrage qui demeure une référence en la matière, est celui du Docteur Raymond Moody, "La Vie après la Vie". Moody propose un shéma-type de la NDE, qui se déroule en près d'une dizaine de phases, qui varient d'un éxpérienceur à l'autre (tous ne subissent pas les mêmes phases, ni dans le même ordre). Personnellement, je n'ai connu qu'un début de NDE. Je n'ai pas eu la sensation d'être projeté hors de mon corps, ni entrevu la blanche lumière dont parlent ceux qui sont allés plus loin. Pour moi l'expérience prit fin avant. Néanmoins elle a ancré en moi l'inébranlable certitude que j'allais demeurer en vie, alors même que les médecins formulaient de grandes réserves sur mon pronostique vital. S'il y a quelque chose d'étrange dans l'Expérience, c'est cela .
Et cela c'est aussi la Liberté, la vraie! La plus incroyable et la plus extraordinaire d'entre toutes, celle qui vous affranchit de la peur et vous fait à jamais ne plus redouter ce que le profane appelle la mort...
A suivre... dans un prochain billet.

L'Expérience

Puis il y eut cela, ce sur quoi la raison ratiocinante bute fatalement et que les mots, nos pauvres mots des langues ramassées dans les décombres de la Tour de Babel, ne peuvent rendre que de manière plus qu' impropre. Cela, ne connaissant pas son nom, je le dénomme "L' Expérience".
Je me souviens vaguement du parking et un peu aussi du bruit de la sirène du camion sanitaire qui m'emmenait vers l'hôpital. Puis de rien. Ce fut le vide, le noir. Le noir total. Absolu.
Et soudain, comme un rêve. Inoubliable. Si différent de tous les rêves qui ont traversé mes nuits et dont je ne me rappelais que parce qu'ils survenaient dans l'instant immédiat qui précédait mes réveils. Cette nuit là, je ne me suis pas réveillé. Et pourtant j'ai rêvé. Mais était-ce vraiment un rêve?
Il y eut une lumière, plutôt une sorte de clarté diffuse d'une couleur indéfinissable, entre l'ombre et l'orangé. Comme dans un long tunnel quand on commence d' approcher vers la sortie, mais qu'on ne la distingue pas encore. C'était un espace. Très particulier; sans dimensions. Ni haut, ni bas. Profond sans profondeur. Un lieu qui n'avait pas lieu.
Il y eut la sensation très nette d'une présence familière. Invisible d'abord, elle se manifestât lentement, très progressivement jusqu'à se matérialiser fort distinctement. Je reconnus Mamie, ma grand mère maternelle. Elle n'était pas telle que l'avais vue dans ma vie durant son existence, ni telle qu'elle était restée dans mon souvenir. Je dirais qu'elle était dans son être.
Il y eut une étreinte. Je pris Mamie dans mes bras. C'était un moment d' une douceur infinie, d'une tendresse incomparable. Combien de temps cela dura?. Je ne sais... Hors du temps le temps ne compte plus.
Nous eûmes un échange. Je donnerai cher pour m'en souvenir. C'est le seul secret que je désirerais connaître. Peut-être celui de la vie qui me reste à vivre...
L'étreinte se défit aussi doucement qu'elle s'était construite. Et ce fut ainsi ensuite pour l'image de Mamie et de cette lumière étrange que j'avais entrevue.
Puis ce fut le retour à la nuit.