vendredi 27 avril 2007

Souvenir d'un bord de mer

Dans les années soixante. La maison de mon enfance, la salle à manger, le buffet Henri II, la table à rallonge, le téléviseur et le papier peint d'avant-guerre. Dans un angle de la pièce, une vitrine cintrée, très élégante. Un meuble de Riesner. Je l'ouvre parfois pour en retirer un objet que j'affectionne, dérisoire souvenir d'un bord de mer: une inclusion sous résine avec un petit hippocampe. J'aime son brillant, sa transparence, sa teinte légèrement bleutée, caresser de la paume son poli. Et surtout l'inclusion contient aussi un sablier. Je ne me lasse pas de retourner l'objet, d'observer l'écoulement du sable, fine poussière de corail.
Avez vous déjà examiné un sablier en action? Au début c'est très lent, intemporel presque. Il y a d'abord un infime filet de sable de l'épaisseur d'une aiguille. Dans l'ampoule inférieure se forme peu à peu un cône, tandis que dans la partie supérieure, au bout de quelques secondes, à la surface du sable, se creuse un minuscule cratère s'élargissant de plus en plus. La gueule du temps.
Le sablier symbolise le temps qui passe. Mais que représente le haut du sablier: le passé ou l'avenir?

lundi 16 avril 2007

Métro Bastille

Un dimanche de novembre. Je ne me rappelle plus du temps qu'il faisait ce jour là. Je ne me souviens plus de quelle couleur était le ciel. Etait-il bleu ? Etait-il gris ? D'une blancheur laiteuse peut-être... Comme d' accoutumée B. et moi allons faire notre marché boulevard Richard Lenoir. En sortant de la station de métro, soudain la secousse breve d'un frisson. Je dis: "J'ai froid". Oui, c'est l'hiver. Je remonte le col de ma veste, le tiens serré sur la gorge. It was the beginning.

dimanche 15 avril 2007

Epilogue

Cette nuit là je me suis endormi amer, le coeur serré, lourd de chagrin. Le lendemain c'était comme si j'émergeais d'un mauvais rêve ou d'une méchante cuite. Je prends une douche. Dans la matinée Neel (il est photographe de mode) , me donne un coup de fil, dit avec gentillesse quelques mots chaleureux. C'était humain, c'était fraternel, sincère. J'appelle Monsieur S., lui raconte cette tenue lamentable. "Viens". Il habite à la distance d'un jet de pierre.
Monsieur S. me reçoit dans sa bibliothèque. Collectionneur et bibliophile passionné, il s'est entouré des ouvrages anciens les plus rares, de somptueuses reliures de cuir avec fermoirs de bronze, quelques unes aux armoiries des Rois de France, d'autres noires et qui me fascinent, proviennent de la bibliothèque de Port Royal, aussi des livres d'heures enluminés et des incunables... Derrière les entrelacs d'une grille en fer forgé, le visiteur peut apercevoir une pièce peu éclairée. Une vitrine tendue de velours pourpre recelant une chasuble brodée, des ciboires d'or, un ostensoir de vermeil, masque une porte secrète, celle de "la Chambre de Marine". Ce décor -à moi si familier- a beaucoup contribué, auprès de nos amis Maçons, à la réputation, à l'image mystérieuse et inquiétante que mon ami se plaît à entretenir avec malice.
L'homme est un aristocrate. Il détient un titre nobiliaire britannique et possède blason. Il me sert un Scotch. Un peu tôt pour une boisson d'homme, mais j'ai connu une polonaise qui en prenait au petit déjeuner. Je m'y attendais, le scandale déplaît, mais pas un moindre mot de reproche. Et plus que tout, cet aveu public de ma situation pécuniaire dérange. La "pauvreté", pour l'avoir fuie avec la force de l'acharnement, répugne Monsieur S. Il la juge obscène. Il est hors de question que je dépose ce dossier de demande d'aide auprès de l'Oeuvre d'Assistance Fraternelle. Je ne peux pas appartenir à la caste des nécessiteux! Prendre une plume et signer un chèque. Rien d'autre. Entre nous assez de complicité depuis toujours, pour n'avoir pas même à rembourser Monsieur S. Je refuse, comme j'ai repoussé les coupures de JP. Nous sortons déjeuner.
En fin de semaine au courrier, le fameux dossier. Je l'ai rempli et glissé dans une enveloppe. Avec quelques lignes au dos d'une carte postale, choisie à dessein, où figurait cette citation de Beckett: quand on est dans la merde jusqu'au cou, il ne reste plus qu'à chanter!
Je n'ai jamais posté cette lettre.
Je n'ai jamais plus rencontré les "Fils de la Lumière".

mercredi 11 avril 2007

La dernière Tenue: at least at last

Rue Christine de Pisan. J'ai pris place dans le Temple. Au premier rang sur la colonne nord, non loin du plateau du Premier Surveillant. Mon poste d'observation. Je me sens un peu seul. Les amis des premières années s'en sont partis. Monsieur S. l'un de mes très rares intimes, n'assiste plus aux tenues de ma Loge Mère. Bien dommage pour moi. C'est un homme respecté et que l'on craint. De cette crainte qu'inspirent les personnalités hors du commun, mystérieuses. D'aucuns disent de lui qu'il détiendrait les secrets de Nicolas Flamel, le faiseur d'or... Il y a juste JP. qui fut initié peu de temps avant moi. Le paysage a changé. Des visages nouveaux. Depuis peu, un certain Ben. Le garçon n'est pas antipathique, mais je ne goûte guère ses familiarités. Moins encore son négligé, arrivant toujours chemise ouverte, laissant voir un torse glabre, moite et adipeux. Je suis trop snob .
Pas grand chose à l'ordre du jour. Ni Planche, ni Morceau d'Architecture. Des questions administratives uniquement. Une tache dont on se passerait volontiers: les Frères doivent se prononcer sur l'éventuelle radiation des membres qui ,deux années de suite, ne se sont pas acquittés de leur cotisation. C'est mon cas, je suis en délicatesse... J' avais informé l'Hospitalier de ma situation précaire. Il en fit part au Vénérable de la Loge, m'assurant de la totale discrétion de celui-ci. Mon nom ne figurerait pas sur la liste noire.
L'ouverture des Travaux d'une loge maçonnique est toujours solennelle, accompagnée de musique. Ils débutent dans l'obscurité, puis des flambeaux s'allument. Alors le Maître de la Loge, debout, prononce ces paroles:
"Puisqu'il est l'heure, que nous avons l'âge et que tout est conforme au rite, entrons dans les voies qui nous sont ouvertes.
Mes Frères, à la Gloire du Grand Architecte de l'Univers, au nom de la Franc Maçonnerie Universelle je déclare ouverte cette Loge de Saint Jean. Que le Grand Architecte de l'Univers Éclaire, Protège et Dirige nos Travaux.
Mes Frères, nous ne sommes plus dans le monde profane, nous avons laissé nos Métaux à la porte du Temple.
Travaillons dans la Paix, la Joie et l'Harmonie.
Que la Concorde, la Fraternité et la Charité guident nos pas et nos Oeuvres,
Que nos regards se tournent vers la Lumière".
Nous nous asseyons. Les portes du Temple sont fermées, gardées épée en main par le frère Couvreur. Nous sommes à présent dans un espace sacré.
Après les excuses des Frères absents, les salutations d'usage et l'approbation du compte rendu de la dernière Tenue, sont abordés les points inscrits à l'ordre du jour. Et c'est l'instant délicat évoqué plus haut: le Secrétaire énumère les noms figurant à la liste des "mauvais payeurs" proposés à l'exclusion. Le mien est du lot! On m'a donc mis dans la charrette, menti, trahi.
Lentement j'ôte mes gants. Pour moi c'est terminé!
Je me lève, dégrafe mon tablier de Maître Maçon, blanc bordé de rouge, orné de glands d'or, le jette sur mon siège. et dévisage le Vénérable qui me regarde comme figé. Je sors, le Frère Couvreur n'a pas le temps de réagir. Direction le vestiaire, dans le couloir, à gauche.
J'ai clairement conscience du geste inouï que je viens de commettre; j'ai rompu l'égrégor. Plus d'espace sacré. Ils sont in ze merde. Et alors bien! Ils ne peuvent ni poursuivre la Tenue, ni même la clore.
J'ai pris mon blouson. Un imbécile de belle prestance -1m90, autant de kilos que de centimètres, costume gris du salaryman gagnant- accourt en hâte. "Alexandre voyons, sois raisonnable". On ne me raisonne plus, ni ne m'arraisonne. J'enfile le blouson. Et voici le Vénérable. Il tente une explication. Des propos embrouillés, confus. Pas envie d'écouter son charabia. Je vois en arrière JP. allumant une cigarette. Il s'avance, me prends par l'épaule, me serre contre lui. Je sanglote. Nous faisons quelques pas, suffisamment pour n'être entendus de personne. C'est quelqu'un que j'aime. Il parle de sa voix grésillante, je l'écoute. Et finalement je reviens sur ma décision et reprends ma place dans le Temple. Je ceints à nouveau mon tablier mais j'oublie de remettre les gants.
Un moment de silence où chacun tente de retrouver ses esprits et je pleure. Sur ma gauche, une main me tend un mouchoir pour sécher mes larmes.
Maintenant il me faut tout dire, que j'ai perdu mon emploi, confesser n'avoir pour seules ressources que le R.M.I. Obligé de me mettre complètement nu eut été moins humiliant.
Un Frère demande à s'exprimer. Je suis très surpris, c'est Ben. Ce garçon que j'ai bien mésestimé (et même doublement, car sous un nom de plume, il est l'auteur d'un remarquable ouvrage sur la Maçonnerie) va plaider pour moi. Lui a connu d'autres maçons en difficulté. Il expose le fonctionnement de l' O.A.F (organisme caritatif de l'Obédience). La solution à mon affaire est toute simple. Il suffit à l'Hospitalier de demander un dossier, que je le remplisse et le problème est résolu. Acte est pris de cette information. Je ne suis plus concerné par le vote. Comme si rien ne s'était passé.
La tenue se termine et selon l'usage ancien, nous formons la Chaîne d'Union. C'est un moment toujours très fort. Aussi l'instant où, paupières baissées, dans le silence et le secret de son coeur, chacun se remémore les Frères disparus qu'il a connu. Les maillons invisibles de la Chaîne. Je pense à Marc, à Jean et au Trois Fois Puissant de ma Loge de Perfection, fauchés par le sida, avant l'arrivée des trithérapies.
A la sortie JP. me prend en aparté. "Tiens, mets les dans ta poche". Une poignée de billets de cinq cent francs! Non!
Il fait nuit et il pleut. Une voiture me reconduit chez moi, dans l'est parisien. En pleurant j'ai perdu mes lentilles de contact. Les lumières de la ville et du boulevard périphérique composent, dans mes yeux de myope, un tableau pointilliste sur fond noir.

mercredi 4 avril 2007

La dernière Tenue: vestition

Octobre. C'est le deuxième mardi du mois, le jour de la Tenue de ma loge maçonnique. J'avais manqué celle de la rentrée, le mois dernier j'étais encore en Asie.
Yes! I am free masson, dans une obédience régulière.
Mes parents l'avaient déjà été. D' une certaine manière, j'ai suivi leurs traces et réglé mon pas sur le leur. Mais en fait, je dus ma vocation au charisme de celui qui fut mon parrain, éminent spécialiste de René Guénon et dont je suivais les cours à l' EPHE. Chaque fois que j'entends Die Zauberflôte de Mozart, la fameuse aria "Isis und Osiris" me fait penser à lui que, je ne sais pourquoi, j'identifie au sage Zarastro.
J'ai fréquenté les loges pendant une quinzaine d'années, croisé et connu beaucoup de Maçons. Des hommes qui cachent des mains sales sous des gants blancs, des hommes aux mains rouges de sang, et des hommes aux mains aussi pures et sans taches que l'est leur coeur...
Parmi les Frères l'on passe de bons moments, mais il y a aussi de longs quarts d'heure. Et pour être sincère, je m'y suis souvent ennuyé. Alors pour tromper l'ennui, j'ai pris due l'altitude, un certain recul et venais en loge comme on se rend au théâtre. Car là, comme partout ailleurs dans la vie, les hommes s'offrent en spectacle. Ne représentant d'intérêt matériel pour personne, nul n'avait besoin de me flatter ou de me gratifier. J'étais libre. Aussi, n'ai-je en Maçonnerie eu d'autre poste que celui d'observateur. Mes yeux et mes oreilles étaient grands ouverts. A l'affût. Nul ne s'est aperçu de mon indiscrétion effrontée, tout simplement parce que je ne la dissimulais aucunement. Les gens se confessent rarement et n'avouent jamais, seulement ils parlent beaucoup. Pour savoir il n'est que d'écouter. Jeu de patience, art subtil de ne jamais interrompre la conversation ou couper la parole. Celui qui se sait écouté avec attention se livre d'autant plus et mieux qu'il se croit être l'objet d'une grande considération. Ce qui n'est pas tout à fait inexact et profite toujours à ceux qui le flattent.
Habit sombre, col et gants blancs de rigueur, mentionne la convocation. Je me vêts donc comme il convient pour les grands soirs. Chemise à col cassé et poignets "mousquetaires", noeud papillon de soie grège de chez Dior. J'enfile ce coûteux pantalon griffé Yves Saint-Laurent que B. m'a offert, un blazer dark blue taillé sur mesure, où sur la doublure sont brodées, en lettres anglaises, mes initiales, A.E.B. So chic! . Dans une mallette de cuir noir, j'emporte mes décors. Je me parfume: "Pour un homme" de chez Caron. La flagrance que portait un amoureux de mes vingt ans.

mardi 3 avril 2007

Ultime visite au Bayon

Plusieurs jours se sont écoulés. Notre one week pass pour accéder au site, vient à expiration. Je demande à B. de nous rendre une dernière fois au Bayon. Revoir encore la chapelle au Bouddha d'or. Point de visiteurs aujourd'hui, nous sommes seuls.
Nous retrouvons sans peine la petite chapelle. Vide. Vide de tout: nul gardien, plus de tapis, plus de socle, plus de statue, aucune trace de bougies, aucun bâtonnets d'encens, pas même la poussière de leur combustion. Comme un lieu sans mémoire et des siècles d'abandon.
Nous nous regardons, B. et moi, dans la pièce nue, muets. Tu t'en souviens? On n'a pas rêvé...Tu as vu comme moi, ce qu'il y avait ici la fois d'avant... Oui, me dit il, je l'ai vu aussi.
Nous partons. Après demain nous serons dans "la Cité des Anges".

lundi 2 avril 2007

Retour d'un périple aux confins des rizières

B. conduit la moto, l'après-midi est déjà fort entamé, le ciel est gris pâle, l'air encore clair. Nous faisons halte à l'intersection des routes nord-sud et est-ouest d' Angkor Thom, au Bayon, dernier des "temples montagnes" de la capitale des anciens souverains khmers. L'édifice me fascine, c'est vraiment le temple du mystère comme l'annonce le Guide du Routard.
Sur la terrasse supérieure, oui peut être bien là, dans un recoin, une porte s'ouvre sur une chapelle. Dans l'embrasure se tient un jeune cambodgien. Il me tend une petite bougie jaune et trois baguettes d'encens, m'invite à entrer. Faut il donner quelques pièces? No, just give respect to the Lord Buddha. Je pénètre dans le lieu, me déchausse. B. reste sur le seuil.
L'intérieur est éclairé par les bougies et le rougeoiement des baguettes d'encens allumées par les fidèles. Au sol un petit tapis, il y a aussi devant moi, un socle de pierre et dessus un Bouddha d'or. Le jeune homme me guide, me montre comment accomplir l'offrande de l'encens. Un court instant, je m'incline, les yeux clos, mains jointes. Je relève la nuque, je regarde la statue. Tout est calme et beauté. Une brise. L'encens monte en volutes blanches vers l'image de l'Eveillé. Le silence est à peine troublé par le murmure d'une conversation, le bruit de quelques pas dehors sur la terrasse. Je reste longtemps immobile. Pouvoir demeurer ainsi indéfiniment, laisser les heures s'écouler. C'est peut-être cela la sérénité...
Le jour décline lentement, dans la chapelle l'obscurité se fait plus dense, il faut à présent se préparer à partir.
Je rejoins B. sur la terrasse. Nous y flânons encore un peu, le temps de faire quelques clichés des monumentales faces de pierre orientées aux quatre coins cardinaux, qui depuis des siècles veillent sur le temple du mystère. Dans des niches en ogive, vides de leurs statues, des nonnes en robe blanche ont pris place et méditent. Je m'en approche discrètement. Des bouddhas de chair. De ma vie je n'ai vu ni visages, ni sourires plus beaux que ceux de ces femmes. Je n'ose pas prendre de photo.
Le crépuscule est imminent, le village n'est pas tout proche, la route dépourvue d'éclairage. Nous reprenons la moto. Mais je reviendrais.
En chemin, un dernier arrêt. A l'angle d'un croisement , à l'abri d'un auvent de fortune, une assemblée de moines, habits oranges, psalmodie l'un des sutras du Canon Pali. Le vrombissement de notre moto vient à distraire un petit bonze assis au dernier rang. L'enfant moine se retourne, dévisageant l'étranger.

dimanche 1 avril 2007

Au commencement dans le siècle dernier

Il y avait la jungle, les rizières, les couchants fabuleux, les temples, les pistes de terre, la moto, la mousson. C'était Angkor. J'y suis allé. A cause du sculpteur Georges Jeanclos. Un voyage pour amateur d'art. Le plus beau. Le dernier voyage.
Où ? Quel temple ? Je ne me souviens plus très bien. Un matin ,oui c'est cela... Haut dans les étages, près de colonnes, dans un rayon de soleil. Il y a un homme assis, vêtu de blanc, portant robe, un adolescent à ses côtés. Un chiromancien, un devin. Beware of the fortune teller. Il voit le passé, le présent, il sait l'avenir. Je suis glacé, saisi d'effroi, il ne faut pas regarder l'homme, surtout que ses yeux ne croisent pas les miens. Il faut partir, c'est le porteur de mauvaises nouvelles. J'hésite. Peut-être sais je déjà ce qu'il pourrait m'annoncer. Non, non, il ne faut pas l'entendre. Partir en hâte, oublier.
Je ne l'ai jamais oublié.