Il n'est pas encore midi. Ma mère est arrivée. Incapable de se concentrer sur son travail, elle a laissé à Antonella, son assistante, le soin de gérer les affaires courantes. Le Docteur P. a mis à sa disposition un chauffeur et une voiture. Mon père ne viendra donc pas. Il ne viendra jamais me rendre visite durant tout le temps où je serais en réanimation. Précaution d'une épouse pour ménager les émotions d'un mari par trop impressionnable. Il y a tout ces appareils, les tuyaux et mon visage qui fait peur. La maladie a commencé de me défigurer. Et je lis bien dans les yeux de ma mère son angoisse. Marie José s'est mise sur son trente et un. Comme tous les jours. Quelles que fussent les circonstances de la vie, elle n'a jamais oublié d'être une femme élégante et de se maquiller, montrer belle figure. La façade. Toujours. C'est très important la façade, il n'y a que ça de vrai. On doit paraître ou disparaître.
Elle me parle de B. Ils l'on installé dans l'atelier sur la mezzanine. Mon Amour dort dans le lit orange et noir de mon adolescence. Rêve-t-il aux jours heureux où nous nous promenions dans les rizières lointaines... Rêve-t-il d'un futur meilleur... Parait-il, il pose un tas de questions, veut savoir comment j'étais quand j'étais petit, comment j'ai rencontré Sonia Delaunay et Delvaux... Elle lui raconte les fêtes foraines de mon enfance, les dimanches de printemps au bord du lac de Gérardmer où j'aimais cueillir des jonquilles (sa fleur préférée). Ma naissance prématurée aussi. Ils se repassent chaque soir le film de ma vie dont ils n'ont pas envie de voir la dernière séquence. Ils font connaissance, s'apprivoisent. B. leur parle de Michel Foucault, de Gilles Deleuze, d'épistémologie... de ses lectures auxquelles ils ne saisissent rien. Mais ils sont envoûtes par le charme de cet homme qu'ils regrettent à présent d'avoir mésestimé. Ma mère se met en quatre pour lui. Elle sait mon goût pour l'art culinaire. Elle a rouvert son vieux livre de recettes, un grand cahier vert à la couverture usée. Le régale aussi de rosette de Lyon. Mon père ne raconte rien.
-Mon Chéri, je voudrais que tu saches combien je t'aime. Tu es le seul amour de ma vie.
Oui ma mère m'aime d'un amour immodéré. Fou. Elle m'a tant désiré, après la mort en couches, d'un premier enfant. Elle a si peur de me perdre. Elle n'y survivrait pas.