samedi 15 septembre 2007

La toilette

Ce matin il fut décidé que l'on procéderait à ma toilette. Aux premières heures du jour, quand les équipes de nuit sont enfin relayées et que l'hôpital commence de retrouver peu à peu le bourdonnement de son activité diurne, le service de radiologie avait délégué son personnel mobile pour venir faire une nouvelle radiographie de mes poumons malades. L'appareil qu'ils utilisent est fixé à une potence articulée. On vous soulève et l'on glisse dans votre dos, sous vos omoplates, une plaque métallique glaciale. C'est très rapide et je ne me souviens même plus si l'on vous prive alors de l'assistance respiratoire. En réanimation pas de petit déjeuner. C'est un secteur des hôpitaux où les cantiniers vont peu fréquemment. On n'y mange pas. Mâcher, déglutir, ingérer sont, quand vous vous trouvez là, des fonctions mises entre parenthèses. La majorité des patients ne connaissent généralement plus qu' une vie végétative. Nombreux ont perdu conscience et sont en fin de vie.
Les infirmières s'affairent et parlent autour de moi. Elles sont trois. On ne m'a pas mis mes lunettes. Je ne distingue aucun visage, juste des silhouettes confuses. Il y a une femme qui semble être assez grande, avoirs des cheveux blonds ou châtains, longs, légèrement ondulés. Le timbre de sa voix m'est agréable: très doux, posé, affectueux. Il me rappelle celui d'une amie de longue date, Annie G. qui travaille également en milieu hospitalier, à Nice.
Je devais être bien sale. A quand remonte ma dernière douche? A Paris déjà je ne réussissais plus à enjamber la baignoire... On retira ma couverture, les draps et la vilaine blouse réglementaire des nouveaux patients. J'étais complètement nu. Je ne me suis jamais senti aussi nu et aucune femme, jamais, ne m'avait vu dans le plus simple appareil. Il fallait faire une croix sur ce qui pouvait encore demeurer de ma pudeur. Accepter que je fusse dépossédé de ce corps pour qu'il lui fut rendu un semblant de dignité.
On me lava donc. Il fallut aussi laver mon sexe. L'herpès génital, que j'avais contracté voici bien plus de quinze ans, fidèle à tous mes moments de fatigue, de faiblesse ou d'anxiété, avait tout naturellement refait son apparition. Et rongeait l'interstice entre le gland de ma verge et sa hampe, commençait de progresser. Mon pénis, sous le prépuce, était comme tuméfié. Douloureux, purulent. Mais c'était un moindre mal, au regard des autres affections dont j'étais la proie. De toutes façons, les infirmières disposaient de gants chirurgicaux et de Bétadine pour parer à cet inconvénient.
L'infirmière dont la voix me rappelait tant celle d'Annie dit:
- On pourrait peut-être lui laver les cheveux... C'est une bonne idée non, vous ne pensez pas? Eh oui, ce jeune homme a besoin d'un bon shampoing! Vous verrez, Monsieur, ça va vous faire du bien. Allez les filles, on y va!
Comment ont-elles fait, pour avec une simple bassine et un sac poubelle, improviser en deux minutes, un salon de coiffure de fortune tout à fait opérationnel?
L'eau tiède qui coule sur ma chevelure, ruisselle sur mon front et descend dans ma nuque. Comme c'est bon... Et ces mains, la caresse de ces mains... J'avais oublié que je pus encore être touché. C'étaient des mains. Sensuelles. Aucune main de femme ne s'était posée sur la moindre partie de mon corps. J'avais vécu tant d'années et trop longtemps dans un univers exclusivement masculin. Non mixte. S'abandonner à une personne du sexe opposé, du genre qu'on à pas et se sentir bien. Maintenant je sais un peu ce qu'est c'est.
On sécha mes cheveux. L'infirmière prit un peigne et me coiffa. Elle s'était penchée vers moi, si près, qu' enfin je distinguais ses traits et puis la voir. Elle était belle. Elle avait le visage d'un ange.