Manger? Non. Pas faim. La faim est une chose que j'ai oubliée également. Ma Mère s'inquiète de cette inappétence qui m'est si peu commune, à moi qui apporte tant de soin à l'office de bouche. Me demande:
- N'y a-t-il vraiment rien Mon Chéri qui te ferait plaisir, une petite envie, quelque chose de bon? Un petit pot de caviar peut-être ? Ton Père a failli t' en acheter.
Non pas de caviar et puis ce serait une folie, c'est beaucoup trop onéreux, ridicule. Et aussi il y a longtemps que j'ai pris goût pour des mets plus simples. Envie de quoi? De rien. Si... peut-être... Oui... De cela: des beignets de cervelle, dorés et croustillants à l'extérieur, moelleux à l'intérieur. C'est très fin, d'une saveur si délicate. Le choix étonne.
Ils allèrent au marché se mettre en quête du produit réclamé, devenu rare en cette période de vache folle et de prion. Et c'était aussi les fêtes, tout ce qui restait encore disponible était réservé aux "cuisines bourgeoises" ou aux chefs "étoilés". Un commerçant céda aux insistances de ma Mère. "si c'est pour un petit malade..." et j'eus un petite cervelle d'agneau. Et ce soir quelque part, un gastronome dut être privé de sa commande.
Ce soir c'est moi qui commande! Et j'exige du faste. Que l'on dresse une belle table, celle des grandes occasions, avec une nappe damassée sans faux plis, des serviettes brodées, le service de porcelaine fine rehaussé d'un filet d'or, l'argenterie... Quelques fleurs et de l' Est!Est!Est!
Et ce soir c'est aussi moi le Chef aux fourneaux; je n'ai qu'une confiance très modérée dans les talents culinaires de ma Mère. Comment suis-je parvenu à me lever, me traîner jusqu'à la cuisine, préparer une pâte à frire, pocher la cervelle dans un bouillon aromatique et cuire ces fameux beignets??? L'animalité sans doute, l'instinct de survie. Tout fut parfait et tel que je l'avais désiré. Je pris place à la table et comme le Roi à Versailles dînais seul. Mes parents me regardèrent manger. Un moment de pur bonheur, de délectation.
Ce fut mon dernier repas.