B. conduit la moto, l'après-midi est déjà fort entamé, le ciel est gris pâle, l'air encore clair. Nous faisons halte à l'intersection des routes nord-sud et est-ouest d' Angkor Thom, au Bayon, dernier des "temples montagnes" de la capitale des anciens souverains khmers. L'édifice me fascine, c'est vraiment le temple du mystère comme l'annonce le Guide du Routard.
Sur la terrasse supérieure, oui peut être bien là, dans un recoin, une porte s'ouvre sur une chapelle. Dans l'embrasure se tient un jeune cambodgien. Il me tend une petite bougie jaune et trois baguettes d'encens, m'invite à entrer. Faut il donner quelques pièces? No, just give respect to the Lord Buddha. Je pénètre dans le lieu, me déchausse. B. reste sur le seuil.
L'intérieur est éclairé par les bougies et le rougeoiement des baguettes d'encens allumées par les fidèles. Au sol un petit tapis, il y a aussi devant moi, un socle de pierre et dessus un Bouddha d'or. Le jeune homme me guide, me montre comment accomplir l'offrande de l'encens. Un court instant, je m'incline, les yeux clos, mains jointes. Je relève la nuque, je regarde la statue. Tout est calme et beauté. Une brise. L'encens monte en volutes blanches vers l'image de l'Eveillé. Le silence est à peine troublé par le murmure d'une conversation, le bruit de quelques pas dehors sur la terrasse. Je reste longtemps immobile. Pouvoir demeurer ainsi indéfiniment, laisser les heures s'écouler. C'est peut-être cela la sérénité...
Le jour décline lentement, dans la chapelle l'obscurité se fait plus dense, il faut à présent se préparer à partir.
Je rejoins B. sur la terrasse. Nous y flânons encore un peu, le temps de faire quelques clichés des monumentales faces de pierre orientées aux quatre coins cardinaux, qui depuis des siècles veillent sur le temple du mystère. Dans des niches en ogive, vides de leurs statues, des nonnes en robe blanche ont pris place et méditent. Je m'en approche discrètement. Des bouddhas de chair. De ma vie je n'ai vu ni visages, ni sourires plus beaux que ceux de ces femmes. Je n'ose pas prendre de photo.
Le crépuscule est imminent, le village n'est pas tout proche, la route dépourvue d'éclairage. Nous reprenons la moto. Mais je reviendrais.
En chemin, un dernier arrêt. A l'angle d'un croisement , à l'abri d'un auvent de fortune, une assemblée de moines, habits oranges, psalmodie l'un des sutras du Canon Pali. Le vrombissement de notre moto vient à distraire un petit bonze assis au dernier rang. L'enfant moine se retourne, dévisageant l'étranger.