mercredi 11 avril 2007

La dernière Tenue: at least at last

Rue Christine de Pisan. J'ai pris place dans le Temple. Au premier rang sur la colonne nord, non loin du plateau du Premier Surveillant. Mon poste d'observation. Je me sens un peu seul. Les amis des premières années s'en sont partis. Monsieur S. l'un de mes très rares intimes, n'assiste plus aux tenues de ma Loge Mère. Bien dommage pour moi. C'est un homme respecté et que l'on craint. De cette crainte qu'inspirent les personnalités hors du commun, mystérieuses. D'aucuns disent de lui qu'il détiendrait les secrets de Nicolas Flamel, le faiseur d'or... Il y a juste JP. qui fut initié peu de temps avant moi. Le paysage a changé. Des visages nouveaux. Depuis peu, un certain Ben. Le garçon n'est pas antipathique, mais je ne goûte guère ses familiarités. Moins encore son négligé, arrivant toujours chemise ouverte, laissant voir un torse glabre, moite et adipeux. Je suis trop snob .
Pas grand chose à l'ordre du jour. Ni Planche, ni Morceau d'Architecture. Des questions administratives uniquement. Une tache dont on se passerait volontiers: les Frères doivent se prononcer sur l'éventuelle radiation des membres qui ,deux années de suite, ne se sont pas acquittés de leur cotisation. C'est mon cas, je suis en délicatesse... J' avais informé l'Hospitalier de ma situation précaire. Il en fit part au Vénérable de la Loge, m'assurant de la totale discrétion de celui-ci. Mon nom ne figurerait pas sur la liste noire.
L'ouverture des Travaux d'une loge maçonnique est toujours solennelle, accompagnée de musique. Ils débutent dans l'obscurité, puis des flambeaux s'allument. Alors le Maître de la Loge, debout, prononce ces paroles:
"Puisqu'il est l'heure, que nous avons l'âge et que tout est conforme au rite, entrons dans les voies qui nous sont ouvertes.
Mes Frères, à la Gloire du Grand Architecte de l'Univers, au nom de la Franc Maçonnerie Universelle je déclare ouverte cette Loge de Saint Jean. Que le Grand Architecte de l'Univers Éclaire, Protège et Dirige nos Travaux.
Mes Frères, nous ne sommes plus dans le monde profane, nous avons laissé nos Métaux à la porte du Temple.
Travaillons dans la Paix, la Joie et l'Harmonie.
Que la Concorde, la Fraternité et la Charité guident nos pas et nos Oeuvres,
Que nos regards se tournent vers la Lumière".
Nous nous asseyons. Les portes du Temple sont fermées, gardées épée en main par le frère Couvreur. Nous sommes à présent dans un espace sacré.
Après les excuses des Frères absents, les salutations d'usage et l'approbation du compte rendu de la dernière Tenue, sont abordés les points inscrits à l'ordre du jour. Et c'est l'instant délicat évoqué plus haut: le Secrétaire énumère les noms figurant à la liste des "mauvais payeurs" proposés à l'exclusion. Le mien est du lot! On m'a donc mis dans la charrette, menti, trahi.
Lentement j'ôte mes gants. Pour moi c'est terminé!
Je me lève, dégrafe mon tablier de Maître Maçon, blanc bordé de rouge, orné de glands d'or, le jette sur mon siège. et dévisage le Vénérable qui me regarde comme figé. Je sors, le Frère Couvreur n'a pas le temps de réagir. Direction le vestiaire, dans le couloir, à gauche.
J'ai clairement conscience du geste inouï que je viens de commettre; j'ai rompu l'égrégor. Plus d'espace sacré. Ils sont in ze merde. Et alors bien! Ils ne peuvent ni poursuivre la Tenue, ni même la clore.
J'ai pris mon blouson. Un imbécile de belle prestance -1m90, autant de kilos que de centimètres, costume gris du salaryman gagnant- accourt en hâte. "Alexandre voyons, sois raisonnable". On ne me raisonne plus, ni ne m'arraisonne. J'enfile le blouson. Et voici le Vénérable. Il tente une explication. Des propos embrouillés, confus. Pas envie d'écouter son charabia. Je vois en arrière JP. allumant une cigarette. Il s'avance, me prends par l'épaule, me serre contre lui. Je sanglote. Nous faisons quelques pas, suffisamment pour n'être entendus de personne. C'est quelqu'un que j'aime. Il parle de sa voix grésillante, je l'écoute. Et finalement je reviens sur ma décision et reprends ma place dans le Temple. Je ceints à nouveau mon tablier mais j'oublie de remettre les gants.
Un moment de silence où chacun tente de retrouver ses esprits et je pleure. Sur ma gauche, une main me tend un mouchoir pour sécher mes larmes.
Maintenant il me faut tout dire, que j'ai perdu mon emploi, confesser n'avoir pour seules ressources que le R.M.I. Obligé de me mettre complètement nu eut été moins humiliant.
Un Frère demande à s'exprimer. Je suis très surpris, c'est Ben. Ce garçon que j'ai bien mésestimé (et même doublement, car sous un nom de plume, il est l'auteur d'un remarquable ouvrage sur la Maçonnerie) va plaider pour moi. Lui a connu d'autres maçons en difficulté. Il expose le fonctionnement de l' O.A.F (organisme caritatif de l'Obédience). La solution à mon affaire est toute simple. Il suffit à l'Hospitalier de demander un dossier, que je le remplisse et le problème est résolu. Acte est pris de cette information. Je ne suis plus concerné par le vote. Comme si rien ne s'était passé.
La tenue se termine et selon l'usage ancien, nous formons la Chaîne d'Union. C'est un moment toujours très fort. Aussi l'instant où, paupières baissées, dans le silence et le secret de son coeur, chacun se remémore les Frères disparus qu'il a connu. Les maillons invisibles de la Chaîne. Je pense à Marc, à Jean et au Trois Fois Puissant de ma Loge de Perfection, fauchés par le sida, avant l'arrivée des trithérapies.
A la sortie JP. me prend en aparté. "Tiens, mets les dans ta poche". Une poignée de billets de cinq cent francs! Non!
Il fait nuit et il pleut. Une voiture me reconduit chez moi, dans l'est parisien. En pleurant j'ai perdu mes lentilles de contact. Les lumières de la ville et du boulevard périphérique composent, dans mes yeux de myope, un tableau pointilliste sur fond noir.