dimanche 15 avril 2007

Epilogue

Cette nuit là je me suis endormi amer, le coeur serré, lourd de chagrin. Le lendemain c'était comme si j'émergeais d'un mauvais rêve ou d'une méchante cuite. Je prends une douche. Dans la matinée Neel (il est photographe de mode) , me donne un coup de fil, dit avec gentillesse quelques mots chaleureux. C'était humain, c'était fraternel, sincère. J'appelle Monsieur S., lui raconte cette tenue lamentable. "Viens". Il habite à la distance d'un jet de pierre.
Monsieur S. me reçoit dans sa bibliothèque. Collectionneur et bibliophile passionné, il s'est entouré des ouvrages anciens les plus rares, de somptueuses reliures de cuir avec fermoirs de bronze, quelques unes aux armoiries des Rois de France, d'autres noires et qui me fascinent, proviennent de la bibliothèque de Port Royal, aussi des livres d'heures enluminés et des incunables... Derrière les entrelacs d'une grille en fer forgé, le visiteur peut apercevoir une pièce peu éclairée. Une vitrine tendue de velours pourpre recelant une chasuble brodée, des ciboires d'or, un ostensoir de vermeil, masque une porte secrète, celle de "la Chambre de Marine". Ce décor -à moi si familier- a beaucoup contribué, auprès de nos amis Maçons, à la réputation, à l'image mystérieuse et inquiétante que mon ami se plaît à entretenir avec malice.
L'homme est un aristocrate. Il détient un titre nobiliaire britannique et possède blason. Il me sert un Scotch. Un peu tôt pour une boisson d'homme, mais j'ai connu une polonaise qui en prenait au petit déjeuner. Je m'y attendais, le scandale déplaît, mais pas un moindre mot de reproche. Et plus que tout, cet aveu public de ma situation pécuniaire dérange. La "pauvreté", pour l'avoir fuie avec la force de l'acharnement, répugne Monsieur S. Il la juge obscène. Il est hors de question que je dépose ce dossier de demande d'aide auprès de l'Oeuvre d'Assistance Fraternelle. Je ne peux pas appartenir à la caste des nécessiteux! Prendre une plume et signer un chèque. Rien d'autre. Entre nous assez de complicité depuis toujours, pour n'avoir pas même à rembourser Monsieur S. Je refuse, comme j'ai repoussé les coupures de JP. Nous sortons déjeuner.
En fin de semaine au courrier, le fameux dossier. Je l'ai rempli et glissé dans une enveloppe. Avec quelques lignes au dos d'une carte postale, choisie à dessein, où figurait cette citation de Beckett: quand on est dans la merde jusqu'au cou, il ne reste plus qu'à chanter!
Je n'ai jamais posté cette lettre.
Je n'ai jamais plus rencontré les "Fils de la Lumière".